Artémidore

 

 

Groupe de chercheurs de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3 et d’ailleurs travaillant sur l’Interprétation des rêves d’Artémidore.

Le rêve qui guérit : relief votif d’Archinos, fin du IVe s. av. J.-C., sanctuaire d’Amphiaraos, Oropos (Attique). Photo C.C.

L’Interprétation des rêves d’Artémidore de Daldis : onirocritique et imaginaire à la croisée des cultures antiques

Le Traité d’interprétation des rêves d’Artémidore de Daldis — Oneirokritika, en grec — ne fait pas partie des textes antiques les plus connus. Rédigé vers la fin du IIe s. apr. J.-C. dans la partie orientale de l’Empire romain, il a souffert, premièrement, d’être un traité technique et non une œuvre littéraire, et, deuxièmement, de ressortir à la divination, c’est-à-dire, d’un point de vue moderne, à une superstition et à une pseudo-science.

C’est en effet un traité de divination par les rêves. Il consiste, pour l’essentiel, en un vaste répertoire, non de rêves entiers, mais de fragments de rêves, c’est-à-dire de motifs oniriques, organisés selon une progression allant de la naissance à la mort, en passant par les âges de la vie, les parties du corps et les fonctions corporelles, les occupations et les métiers, les animaux, etc. Ces motifs sont à chaque fois pourvus par l’auteur de tout un éventail de significations, c’est-à-dire de prédictions, variant selon les circonstances du rêve, l’âge, le sexe, le statut social, le métier, etc.

Même si le traité d’Artémidore relève de la divination, et donc d’une des formes de la religiosité antique, il n’en est pas moins frappant de constater combien il est détaché de toute préoccupation religieuse, aussi bien lorsqu’il s’agit d’expliquer le mécanisme des rêves qu’en ce qui concerne les préoccupations des rêveurs. C’est une indication, parmi d’autres, de la volonté qu’Artémidore avait d’ancrer sa technique dans une forme de rationalité. Cette rigueur dans le travail d’explication, comme celle qui a sans doute présidé à la collecte des rêves, laquelle rappelle le travail des médecins de l’Antiquité, reste impressionnante. Cela explique que le traité d’Artémidore soit cité dans la Traumdeutung de Freud et qu’il ait vivement intéressé Carl Jung.

C’est en tout cela que réside l’intérêt exceptionnel du livre. En effet, non seulement le choix et l’organisation des motifs oniriques, ainsi que des circonstances du rêve, mais, plus encore, les significations qui leur sont attribuées traduisent les stéréotypes et l’imaginaire de l’époque et forment donc une sorte de grand corpus métaphorique où s’exprime toute une vision du monde. Or, les Oneirokritika sont le seul et unique ouvrage antique de ce genre préservé dans sa totalité, et ils ont eu, au Moyen Âge, un écho persistant, dans le monde byzantin, mais aussi en Occident.

L’interprétation des rêves n’était pas réservée aux élites, et donc, à la différence de presque tous les textes littéraires antiques, les Oneirokritika, fondés — Artémidore insiste sur ce point — sur l’expérience pratique de l’onirocrite, ne reflètent pas seulement les préoccupations des élites cultivées, mais donnent accès à celles d’autres milieux sociaux, comme les artisans ou les esclaves, à propos desquels nous manquons cruellement de documentation dès qu’il s’agit de quitter le simple niveau des représentations. Ce texte est donc une source essentielle pour les historiens de l’Antiquité — reconnue comme telle, en son temps, par l’un des plus grands d’entre eux, Louis Robert.

Cependant, Artémidore puisait aussi sa matière dans une tradition d’onirocritique et donc dans les traités antérieurs, maintenant disparus. Par ailleurs, la distinction entre écrits techniques et écrits littéraires était dans l’Antiquité loin d’être aussi rigoureuse qu’aujourd’hui, comme cela a été bien montré à propos de Vitruve, par exemple. C’est dire que les Oneirokritika ne réflètent pas seulement une pratique, mais aussi une culture littéraire et philosophique. Les motifs oniriques interprétés ont du reste parfois eux-mêmes une origine littéraire, et leur étude manifeste donc les rapports complexes entre les représentations littéraires et l’imaginaire social.

Enfin, les Oneirokritika constituent une étape essentielle dans une longue tradition grecque qui remonte à l’époque classique (traité d’Antiphon) et reste très vivace à l’époque byzantine (traité d’Achmet). Ils participent encore aujourd’hui de la culture populaire de la Grèce puisqu’il est possible, dans les kiosques d’Athènes, d’en acheter des versions modernisées, mais qui se revendiquent encore du texte antique et de son auteur. Ces lectures littérales se sont doublées de lectures savantes, puisque le traité d’Artémidore a par exemple retenu l’attention de Michel Foucault, dans son Histoire de la sexualité.

Projet :

Les traductions françaises existantes des Oneirokritika, les plus récentes étant celles d’A.-J. Festugière (1975) et de J.-Y. Boriaud (1998), sont trop souvent contestables. C’est pourquoi le premier objectif du séminaire « Artémidore »  a été d’élaborer une traduction fiable, qui soit utile non seulement aux antiquisants, mais encore aux chercheurs étudiant d’autres époques et d’autres cultures, et, plus généralement, au public curieux.

Afin que cette traduction soit établie sur une base solide, il a été décidé de produire également une nouvelle édition critique du texte. L ’édition de référence, celle de R. G. Pack, parue en 1963, est peu satisfaisante à plusieurs égards : elle n'a pu tenir compte des apports de la traduction arabe de Hunayn, elle retient sans justification de trop nombreux choix de l'édition Hercher, et les travaux ultérieurs de Pack lui-même, mais d'autres philologues comme G. M. Browne, D. Del Corno, J. A. Houlihan et H. Schwabl, par exemple , ainsi que ceux du Grouep Artémidore, permettent de proposer un nombre important de conjectures nouvelles. En effet, la tradition manuscrite est de mauvaise qualité, les copistes byzantins ayant souvent mutilé un texte qu’ils ne comprenaient plus parce que leur univers matériel et culturel était trop éloigné de celui d’Artémidore. 

Les traductions existantes, non seulement en français, mais aussi en allemand, anglais, espagnol et italien, sont en outre dépourvues d’un apparat exégétique satisfaisant, ce qui les rend peu commodes à l’usage. Le séminaire « Artémidore » a donc pour second objectif la constitution de cet apparat, qui prendra deux formes :

– un corpus d’annotations accompagnant le texte et tâchant, sans viser à la constitution d’un commentaire mot-à-mot, de ne laisser dans l’ombre aucun point difficile.

– des études thématiques couvrant, dans la mesure du possible, les principaux aspects du texte, présentées lors des journées d’études annuelles.

L’édition critique, la nouvelle traduction et le commentaire qui l’accompagne seront publiés dans la prestigieuse Collection des Universités de France, aux Belles Lettres. L’édition critique, la nouvelle traduction et le commentaire qui l’accompagne seront publiés dans la prestigieuse Collection des Universités de France, aux Belles Lettres.

Les Oneirokritika sont un objet idéal d’étude interdisciplinaire. En effet, leur traduction et leur interprétation requièrent la conjonction d’approches et compétences très diverses. Les aspects historiques, les genres littéraires, les écoles philosophiques et les problèmes philologiques présents dans le texte sont en outre particulièrement variés. Par exemple, le texte renvoie à l’histoire des institutions, mais aussi à l’histoire sociale, culturelle, religieuse, économique, etc.

Par ailleurs, à travers les journées d’étude annuelles, le séminaire « Artémidore » a vocation à s’ouvrir à l’anthropologie du rêve dans d’autres cultures — on pense, par exemple, à l’Égypte pharaonique ou au Moyen-Âge occidental et oriental — ainsi qu’à l’approche scientifique moderne représentée par la psychanalyse.

Il s’agit donc de situer les Oneirokritika dans un contexte historique et culturel bien précis, mais aussi dans sa transmission, afin d’en proposer une lecture synchronique et diachronique. Dans quelle mesure le traité a-t-il été novateur à son époque ? Pourquoi a-t-il continué à être lu, alors que tant d’œuvres importantes de la même époque sont perdues ?


Programme du travail en cours :

Deux types de manifestations et de publications sont organisés.

1° Des séances de travail mensuelles d’une journée réunissent des chercheurs rattachés à l’Université Paul-Valéry ainsi que, plusieurs fois par semestre, des chercheurs venant d’autres universités et permettent l’élaboration de la traduction annotée. Une séance d’une journée clôt chaque année en juin.

A l'automne 2019, et depuis la première réunion du groupe, le 14 septembre 2007, le groupe se sera réuni presque 140 fois, les deux tiers du texte ayant déjà fait l'objet du travail de traduction et d'annotation. 

Si les premières réunions n’ont concerné que des chercheurs de Montpellier, très vite des spécialistes extérieurs, actifs en France ou ailleurs (Allemagne, Italie),  ont souhaité s'y associer. On signalera particulièrement deux collaborations : celle de Gregor Weber, professeur d’Histoire ancienne à l’Université d’Augsbourg, qui participe régulièrement aux travaux et aux manifestations organisées par le groupe Artémidore ; et celle de Silvia Di Vincenzo, chargée de recherche en Histoire de la Philosophie médiévale à l’École des Hautes études de Lucques (Scuola IMT Alti Studi Lucca), qui a entrepris la réévaluation de l’apport de la traduction de Hunayn (IXe siècle) à l’établissement du texte grec.

2° Le second type de manifestations est formé de journées d’études annuelles rassemblant des chercheurs issus de spécialités et d’horizons divers, de France et de l’étranger, dans un esprit pluridisciplinaire. Elles sont conçues pour faire le point sur les questions posées par les Oneirokritika, la tradition dans laquelle ils se situent, leur réception, et par l’anthropologie du rêve dans les sociétés du passé en général. Les journées d’études ne sont pas bâties autour d’un thème spécifique déterminé par les organisateurs (si ce n’est qu’il y est question des rêves, de leur interprétation ou d’Artémidore), afin de laisser la possibilité aux participants d’orienter leur réflexion dans le sens qu’il leur plaira. Parmi les intervenants, certains sont des membres montpelliérains du groupe Artémidore, d’autres sont invités de toute la France parce qu’ils connaissent bien tel sujet qu’évoque Artémidore et permettent de confronter le texte à un savoir spécifique. Nous avons aussi souhaité, que chaque année, la journée d’études comporte l’intervention d’un chercheur étranger.  Les actes de la première journée, organisée en 2009, sont parus aux Presses de Paris Ouest (PUPO) en 2012 : Études sur Artémidore et l’interprétation des rêves I, éd. J. du Bouchet et Chr. Chandezon. Ceux des journées 2010-2012 sont parus en 2014 aux Belles Lettres, dans la collection « L’Âne d’Or » : Artémidore de Daldis et l’interprétation des rêves. Quatorze études, éd. Chr. Chandezon et J. du Bouchet. Entre temps, le groupe Artémidore a participé au colloque organisé par Gregor Weber à Augsbourg en 2014, dont les actes sont parus en 2015 : Artemidor von Daldis und die antike Traumdeutung. Texte – Kontexte – Lektüren, éd. Gr. Weber, De Gruyter (Colloquia Augustana). Les actes des journées 2015-2017 et de deux conférences organisées en 2018 sont à paraître aux Belles Lettres.

Composition du Groupe Artémidore

Coordinateurs : Julien DU BOUCHET, Christophe CHANDEZON

Membres :

Mathilde AUSSEDAT

Flore KIMMEL-CLAUZET

Philippe LE MOIGNE

Pierre-Louis MALOSSE (1952-2013)

Hélène MÉNARD

Philippe MONBRUN

Éric PERRIN-SAMINADAYAR

Antoine PIERROT

Brigitte PÉREZ-JEAN
 

Membres associés :

Danièle AUGER (Université de Paris X-Nanterre)

Silvia DI VINCENZO (École des Hautes études de Lucques / Scuola IMT Alti Studi Lucca)

Dimitri KASPRZYK (Université de Brest)

Gregor WEBER (Université d’Augsbourg)
 

Calendrier des séminaires du 1er semestre de l'année 2019 - 2020 :

vendredi 27 septembre 2019

vendredi 11 octobre 2019

vendredi 8 novembre 2019

vendredi 13 décembre 2019

Toutes les séances ont lieu de 9h à 15h en salle 216 du site St Charles 1, Rue du Professeur Henri Serre, Montpellier

 
Contact : julien.dubouchet@wanadoo.fr